L'exploration de Mars : fenêtre de tir de 1973, l'assaut soviétique (Mars 4, Mars 5, Mars 6, Mars 7)

La fenêtre de tir de 1973

Les américains avaient de grands projets pour exploiter la fenêtre de tir de 1973. Ils devaient lancer cette année là les sondes Viking, conçues en remplacement du projet Voyager. Mais des contraintes budgétaires et techniques les empêcheront d'être près à temps. La mission Viking sera finalement reportée pour 1975 et les américains se retrouveront sans sonde martienne pour 1973.

Ce n'est pas le cas des soviétiques. En profitant de la fenêtre de tir du mois de juillet et d'août de 1973, ils repartent à l'assaut de la planète rouge avec une flottille ne comportant pas moins de 4 sondes spatiales ! A cause d'une fenêtre de tir somme toute assez défavorable, les ingénieurs soviétiques conçoivent deux orbiteurs (Mars 4 et Mars 5) et deux atterrisseurs (Mars 6 et Mars 7) couplés à une plate-forme porteuse qui ne se placera pas en orbite mais se contentera, après le largage du module de descente, de survoler Mars pour s'échapper ensuite sur une orbite solaire.

Mars 4

La sonde

Mars 4 pesait 3440 kg et était en tout point similaire à l'orbiteur Mars 5. Elle était destinée à retourner un certain nombre d'informations sur la composition, la structure et les propriétés de la surface et de l'atmosphère martienne, tout en servant de relais de transmission pour les atterrisseurs Mars 6 et Mars 7.

Au niveau instrumentation scientifique, Mars 4 était équipé d'un système d'imagerie (PTU, unité de photo-télévision) comportant deux caméras : l'une à grand angle (35,7°) avec une longueur focale de 52 mm (Vega), l'autre à angle étroit (5,67°) avec une focale de 350 mm (Zufar). La caméra grand angle possédait une résolution de 1 km/pixel, contre 100 mètres/pixel pour la caméra à angle étroit. Les images, obtenues à travers des filtres rouges, étaient ensuite scannées pour être transmises à la Terre. Chaque image pouvait comporter soit 1000 lignes de 1000 pixels, soit 2000 lignes de 2000 pixels. Une caméra à balayage dotée d'un champ de vision de 30 ° et sensible dans le domaine du visible et du proche infrarouge pouvait également fournir des images panoramiques de la planète.

Mars 4 emportait également une bonne partie de la charge scientifique des sondes Mars 2 et Mars 3 lancées lors de l'opportunité de tir précédente en 1971. On retrouve  les instruments suivants, dont certains dans une nouvelle version : 

  • Un photomètre travaillant dans la raie alpha de la série de Lyman pour la détection de l'hydrogène dans la haute atmosphère.

  • Un magnétomètre.

  • Différents capteurs pour étudier les particules du vent solaire.

  • Un radiomètre infrarouge opérant dans le domaine spectral de 8 à 40 microns pour déterminer la température de la surface martienne.

  • Un photomètre infrarouge pour mesurer l'absorption de la vapeur d'eau atmosphérique vers 1,38 microns.

  • Un photomètre infrarouge fonctionnant dans deux des bandes d'absorptions du CO2 et capable de dresser des profils d'altitude.

  • Un photomètre opérant dans six bandes spectrales du domaine visible (0,35 à 0,70 microns) pour étudier les couleurs et les variations d'albédo de la surface martienne.

  • Un photomètre ultraviolet fonctionnant dans deux bandes spectrales (0,26 et 0,28 microns) pour mesurer la concentration en ozone dans l'atmosphère.

  • Un radiotélescope travaillant dans le domaine radio autour de 3,5 centimètres pour déterminer en particulier la constante diélectrique du sous-sol.

  • Un spectromètre fonctionnant entre 0,3 et 0,8 microns pour étudier les émissions de la haute atmosphère.

  • Un système de communication radio qui allait aussi permettre de connaître un certain nombre de propriétés de l'atmosphère (comme la densité) et de l'ionosphère lors des occultations. Pour l'atmosphère, une seule fréquence était utilisée, alors que l'étude de l'ionosphère fait intervenir deux fréquences radio différentes.

Les sondes soviétiques vont également être équipées de nouveaux instruments qui n'ont encore jamais été employés jusqu'à maintenant par les soviétiques : 

  • Un ensemble comprenant deux polarimètres travaillant entre 0,32 et 0,70 microns (grâce à une roue comportant 9 filtres) pour étudier la texture de la surface martienne. Ces deux instruments ont été calibrés par le professeur Audouin Dollfus, qui participera aussi au dépouillement des résultats.

  • Un spectromètre gamma monté sur un mât pour l'éloigner de la masse métallique de la sonde. Cet appareil observe le rayonnement gamma émis naturellement par le matériau qui compose le sol, ainsi que celui émis sous l'effet du bombardement par les particules hautement énergétiques du rayonnement cosmique. Il permet donc d'obtenir de précieuses indications sur la composition atomique de la surface martienne.

Mars 4 comprend enfin deux autres expériences françaises : Gémeaux pour étudier la distribution et l'intensité du flux de particules provenant du soleil (protons et électrons), et Stereo-2 pour étudier l'émission radio du soleil dans les longueurs d'onde métriques.

La mission

La première sonde, Mars 4, était destinée à se placer en orbite autour de Mars. Elle était similaire à la sonde suivante, Mars 5, qui allait être lancé quatre jours plus tard. Mars 4 échappe à la gravité terrestre grâce à une fusée Proton le 21 juillet 1973 et se place tout d'abord en orbite terrestre. Elle est injectée une heure et demi après vers sa destination finale. Une manœuvre de correction de trajectoire aura lieu le 30 juillet 1973. Mars 4 atteindra la planète rouge l'année suivante, le 10 février 1974. Malheureusement, après un lancement et un voyage sans incident, Mars 4 échouera lors de la dernière étape qu'il lui restait à accomplir avant de pouvoir commencer sa mission : l'insertion orbitale. Il semble que l'un des composants de l'ordinateur de bord n'a pas résisté aux rigueurs du milieu interplanétaire. Au moment de la mise en orbite, les rétrofusées, qui devaient ralentir suffisamment la sonde pour permettre sa capture par le champ de gravité de Mars, ne s'allument pas comme prévu. La sonde dépasse alors comme un bolide la planète à moins de 2200 km de distance, pour continuer sur une orbite solaire. Au cours de ce passage, Mars 4 réussi quand même à renvoyer une poignée d'images (une douzaine) ainsi que des données radio acquises au cours de sa disparition derrière le disque martien (occultation), qui permettront de fournir un profil vertical de la distribution électronique dans l'atmosphère du côté diurne et nocturne de la planète. Mars 4, en collaboration avec les sondes Mars 5 et Mars 6, va ainsi détecter pour la première fois la présence d'une ionosphère sur le côté non éclairé de la planète. Après son rendez-vous manqué, la sonde soviétique continua à renvoyer des informations sur le milieu interplanétaire depuis son orbite solaire.

Mars 5

La mission

Mars 5 décolla depuis le cosmodrome de Baïkonour le 25 juillet 1973 sous la coiffe d'une fusée Proton. Placé dans un premier temps sur une orbite terrestre de parking, elle fut injectée à destination de son objectif un peu après. Une manœuvre de correction de trajectoire a lieu le 3 août 1973 et la sonde atteint Mars le 12 février 1974. Contrairement à Mars 4 qui échoua dans sa mise en orbite, Mars 5 s'insérera correctement autour de la planète rouge sur une orbite fortement elliptique avec un périapse à 1755 km et un apoapse à 32 555 km. L'orbite était légèrement inclinée sur l'équateur martien (35,3°) et la sonde bouclait une révolution en 24 heures et 53 minutes. Le passage au périapse a lieu à l'aplomb d'une région qui intéresse fortement les soviétiques, Mare Erythraeum.

Une dépressurisation du compartiment hébergeant le système de transmission mis malheureusement fin à la mission précipitamment. Mars 5 n'avait parcouru que 22 orbites. Les sondes soviétiques étaient basées sur une conception bien différente de celle des engins américains. Les soviétiques avaient l'habitude de réaliser des sondes possédant des compartiments étanches et blindés, pressurisés et chauffés, dans lesquelles les systèmes électroniques pouvaient fonctionner dans des conditions à peu près normales. Ce système évitait de concevoir des systèmes qui soit adaptés aux rigueurs de l'espace interplanétaire (froid, vide, radiations).

Au cours de ses 22 orbites, Mars 5 a eu le temps de collecter un total de 108 images couvrant plusieurs bandes de terrains situées un peu au sud de Valles Marineris (entre 5° de latitude nord, 330 ° de longitude ouest et 20° de latitude sud, 130° de longitude ouest), une zone très proche de celle survolée par Mariner 6. La caméra grand angle a recueilli 60 images (dont 2 avec la définition de 2000 lignes) et la caméra à angle étroit 48 (dont 3 avec la définition de 2000 lignes). Une portion de la région photographiée, située près du bassin d'impact d'Argyre, fut utilisée pour produire une carte topographique régionale. La totalité des photographies obtenues par Mars 4 et Mars 5, accompagnées de leurs interprétations géologiques, a été publiée. 

Les autres instruments de la sonde ont renvoyés des données lors des passages au périapse sur sept arcs de terrain adjacent appartenant à la même région (située au sud de Valles Marineris). 

Le photomètre travaillant dans les bandes d'absorption du CO2 a permis d'obtenir six profils altimétriques, qui correspondaient généralement à ceux obtenus par le spectromètre ultraviolet de Mariner 9, tout en apportant des détails supplémentaires.

Le radiomètre infrarouge a permis de mesurer les températures de surface et l'inertie thermique des sols étudiés était consistante avec une granulométrie variant entre 0,1 et 0,5 mm. L'un des polarimètres (le deuxième se bloquera malencontreusement) a donné une estimation de la taille des plus petites particules constitutives des dépôts éoliens. Ces particules ne devaient pas mesurer plus de 0,04 mm. Le polarimètre a aussi montré que les terrains fracturés à la suite d'une activité tectonique semblaient par contre formés d'un matériau granuleux à gros grains, entrecoupé de lits rocheux nus. La concentration en potassium, thorium et uranium de la surface martienne, obtenue grâce au spectromètre gamma, était similaire à celle des roches mafiques (roches volcaniques riches en fer et en magnésium, de type basalte). Le photomètre fonctionnant dans la bande d'absorption de la vapeur d'eau découvrit au sud de la région de Tharsis la plus forte concentration en vapeur d'eau atmosphérique jamais détecté jusqu'à maintenant : 100 microns d'eau précipitable. Le spectromètre ultraviolet dédié à la détection de l'ozone mis en évidence pour la première fois ce composé dans l'atmosphère martienne lors de l'observation du limbe de la planète. La couche d'ozone martienne se situe à 40 kilomètres d'altitude et sa concentration est mille fois plus faible que celle de la Terre. L'altitude de la couche d'ozone a été une surprise, car les scientifiques s'attendaient à la trouver à proximité du sol, sinon à la surface elle-même. Mars 5 a aussi détecté de l'ozone au niveau des régions équatoriales, alors que les sondes Mariner ne l'avaient mis en évidence qu'au niveau des pôles, ou il est plus abondante. L'exosphère fut également étudiée grâce au photomètre fonctionnant dans la raie alpha de la série de Lyman. Aucune émission en provenance de la haute atmosphère ne sera décelée entre 0,3 à 0,8 microns, malgré la haute sensibilité du spectromètre utilisé.

Mars 5 a aussi confirmé que la planète Mars possédait bien un champ magnétique intrinsèque (les sondes précédentes ne savaient pas si ce champ émanait de la planète Mars ou s'il était produit par le choc du vent solaire sur la haute atmosphère). Les capteurs sensibles au vent solaire mettront en évidence trois zones plasmatiques bien distinctes traversées successivement par Mars 5 : une zone ou le vent solaire n'est absolument pas perturbé, une zone de transition (magnétopause) ou le vent solaire rencontre un champ magnétique intrinsèque et enfin une zone ou le champ magnétique martien prédomine (magnétosphère). C'est en observant grâce au magnétomètre l'inversion du champ magnétique martien par rapport au champ magnétique du milieu interplanétaire que les scientifiques auront la certitude que la planète Mars possède bien un champ magnétique dipolaire propre.

Le champ magnétique martien présentait quelques différences notables avec le champ magnétique terrestre. Son pôle nord est situé dans l'hémisphère nord, alors que c'est le contraire pour la Terre. Sur notre planète, c'est effectivement un pôle sud magnétique qui pointe au niveau du pôle nord géographique ! Le champ magnétique martien n'avait rien à voir non plus avec le champ magnétique terrestre du point de vue intensité : il était 3000 fois plus faible que ce dernier. Enfin, son inclinaison fait un angle de 15° à 20° par rapport à l'axe de rotation.

Les résultats fournis lors des occultations radios de Mars 5, mis en commun avec ceux issus des survols des sondes Mars 4 et Mars 6, montrèrent que le côté non éclairé de la planète Mars comportait bien une ionosphère (qui n'avait alors jamais été détectée), avec un pic de densité électronique de 4600 électrons par cm3 à une altitude de 110 km. Quant à la pression de surface, elle atteignait une valeur moyenne de 6,7 mbars pour les régions survolées lors des occultations.

Mars 6

La sonde Mars 6 comportait une plate-forme porteuse qui supportait un module de descente. A proximité de Mars, le module de descente se séparait de la plate-forme, celle ci continuant sur sa lancée pour servir de relais de transmission avant de s'éloigner définitivement sur son orbite solaire. Après l'atterrissage, l'atterrisseur devait se livrer à une étude in situ des propriétés de la surface et de l'atmosphère.

La sonde

Le module de descente de Mars 6 comportait un dispositif capable de transmettre des images panoramiques de la surface martienne autour du site d'atterrissage, une station météorologique sensée collecter des informations sur l'atmosphère (pression, température, densité, vitesse et direction des vents), un accéléromètre pour mesurer la densité atmosphérique lors de la phase de descente, un spectromètre de masse pour étudier la composition chimique de l'atmosphère (nombre de masse compris entre 12 et 48), un altimètre radio, une expérience pour obtenir la composition chimique du sol ainsi qu'un ensemble de capteurs pour en étudier les propriétés mécaniques. Mars 6 pesait en tout 3260 kg, dont 635 kg pour l'atterrisseur lui-même.

Le rôle de la plate-forme porteuse se limitait à la transmission des informations fournies par le module de descente et elle n'était pas destinée à se placer en orbite martienne. Elle comportait cependant des instruments scientifiques, dont certains étaient déjà présents sur les orbiteurs Mars 4 et Mars 5. Quelques-uns des instruments étaient dédiés à l'étude du milieu interplanétaire alors que d'autres, destinés à des observations planétaires, ne devaient fonctionner que pendant le court survol de Mars (ce qui représentait, à mon avis, un beau gâchis). La charge scientifique comprenait : un système d'imagerie, un photomètre travaillant dans la raie alpha de la série de Lyman pour la détection de l'hydrogène dans la haute atmosphère, un magnétomètre, des capteurs pour étudier le vent solaire et son interaction avec Mars, des détecteurs de rayons cosmiques, un détecteur de micro-météorites, une expérience française pour mesurer l'émission radio en provenance du soleil dans les grandes longueurs d'ondes et le système radio permettant d'obtenir des informations sur l'atmosphère et l'ionosphère lors d'une unique occultation.

La mission

Mars 6 décolle avec succès le 5 août 1973 à bord d'un lanceur Proton et se place dans un premier temps sur une orbite terrestre de parking avant de s'élancer vers Mars. Une manœuvre de correction de trajectoire a lieu le 13 août 1973 et la sonde atteint Mars l'année suivante le 12 mars 1974. Le module de descente se désengage de sa structure porteuse à une distance de 48 000 km de Mars et se place sur une trajectoire de collision, bouclier thermique pointé vers le sol. L'atterrisseur aborde l'atmosphère martienne avec une vitesse de 5,6 km/s. Le frottement de l'air sur son bouclier thermique ramène sa vitesse à 600m/s. Un parachute, dont le déploiement aura lieu en deux temps, va prendre ensuite le relais. Quelques secondes après son ouverture, le bouclier thermique devenu inutile est largué tandis qu'un radar altimétrique s'enclenche.

Pendant leur descente et contrairement à ceux des sondes Mars 2 et Mars 3, les atterrisseurs Mars 6 et Mars 7 peuvent collecter des données qui sont alors immédiatement transmises à la Terre via la plate-forme porteuse. En cas de crash à la surface, ces précieuses indications sur l'atmosphère martienne ne seront pas perdues. Un avantage qui va se relever crucial car le contact avec l'atterrisseur Mars 6 est malheureusement rompu alors que celui-ci était à deux doigts de toucher le sol oxydé de la planète Mars (0,3 secondes avant l'atterrissage selon certains auteurs). La perte du signal s'est produite au moment précis ou les rétrofusées devaient être mises à feu par l'altimètre radar. La sonde a du frapper la surface martienne à la vitesse mortelle de 60 m/s. Mars 6 aurait du toucher le sol en douceur dans la région de Margaritifer Sinus, près de Samara Valles, à 24° de latitude sud et 25° de longitude ouest, mais l'impact a sans doute eu lieu à 23,9° de latitude sud et 19,5° de longitude ouest. Avant de disparaître des écrans de contrôle, Mars 6 avait transmis 224 secondes de données.

La plate-forme porteuse, après la séparation du module de descente, va survoler Mars à une altitude de 1600 km (il relayera alors pendant un bref instant les émissions radio du module d'atterrissage) avant de s'éloigner sur son orbite héliocentrique.

Résultats scientifiques

Le seul retour scientifique de Mars 6 est constitué par les 224 secondes d'informations transmises lors de la descente. Malheureusement, la plate-forme de Mars 6 avait-elle aussi subie, comme Mars 4, des outrages de la part du milieu interplanétaire et la plus grande partie des données transmises seront illisibles ou inexploitables. Il n'en reste pas moins que Mars 6 a été la première sonde à transmettre des informations in situ sur l'atmosphère martienne. 

Pendant la descente, les températures, les pressions ainsi que les données provenant du radar altimétrique, de l'accéléromètre ainsi que le décalage Doppler des signaux radios émis ont permis de  reconstituer la structure verticale de la troposphère martienne depuis le plancher de la stratosphère à 25 kilomètres d'altitude jusqu'à la surface, ainsi que la variation de la densité entre 82 à 12 kilomètres d'altitude. Une pression atmosphérique de 6,1 mbars a été mesurée par un manomètre à membrane juste avant la perte de contact avec l'atterrisseur, alors qu'un thermomètre avait enregistré dans le même temps une température de -43°C et un gradient de 2,5° C par km dans la tropopause. Les instruments ont également détecté à plusieurs reprises une concentration en vapeur d'eau supérieure aux valeurs communément admises. Le spectromètre de masse était fonctionnel pendant la descente, mais ses informations (dont le volume était trop important pour une transmission en temps réel) étaient stockées en vue d'une retransmission après l'atterrissage. Comme la sonde s'est crashé, les données ont été perdues. Cependant, en fouillant dans les informations de télémétries de l'instrument qui étaient elles transmises en temps réels, les ingénieurs se sont aperçus que la pompe à vide du spectromètre s'était mise à fonctionner d'une manière anormale, comme si elle essayait en vain d'enlever un gaz inerte. Bien vite, cette simple observation a conduit à suspecter dans l'atmosphère martienne une large quantité d'argon, avec une abondance oscillant entre 25 % et 45 %. On sait maintenant que ce résultat était faux, l'atmosphère martienne ne contenant que 1,6 % d'argon. Cette malheureuse anecdote résume bien à mon avis le bilan désastreux des quatre sondes soviétiques de l'année 1973. Avec quatre sondes, les soviétiques auraient pu changer d'une manière considérable notre vision de Mars. Au lieu de cela, ils se sont retrouvés avec des données éparses et décousues, le tout en quantité tellement faible qu'ils étaient obligés de faire preuve d'une énorme imagination pour essayer d'en retirer quelque chose de positif, comme utiliser les données de télémétrie d'un appareil en lieu et place des véritables données que celui ci aurait du fournir ! Pour conclure ce paragraphe, signalons que la plate-forme porteuse de Mars 6 a obtenu des données lors de son unique occultation radio.

Mars 7

La mission

La sonde Mars 7 était similaire en tout point à la sonde Mars 6. Le lancement a lieu le 9 août 1973 depuis le cosmodrome de Baïkonour. Aucun incident n'est à reporter et la phase de croisière a eu lieu tranquillement. Après une manœuvre de correction de trajectoire le 16 août 1973, la sonde arrive en vue de la planète rouge le 9 mars 1974. C'est à ce moment là que les problèmes commencent. A cause du dysfonctionnement de l'un des systèmes de bord (peut être les rétrofusées ou le système de contrôle d'attitude), le module de descente se sépare prématurément de la plate-forme 4 heures avant la rencontre et manque la planète de plus de 1300 km. Après avoir dépassé Mars, l'atterrisseur et sa plate-forme porteuse ont continué sur une orbite solaire, qu'ils doivent encore parcourir à l'heure qu'il est ! Il est possible que l'incident soit du au fait que les systèmes de bord avaient mal supporté les rudes conditions auxquelles ils furent exposés pendant le voyage vers la planète Mars. Mars 7 aurait du atterrir à 50° de latitude sud et 28° de longitude ouest.

Une conclusion en forme de tragédie

L'année 1973 aurait du être l'année des soviétiques pour l'exploration de Mars, un peu comme l'année 1971 avait été celles des américains et de la sonde Mariner 9. Avec quatre sondes dont deux atterrisseurs, les soviétiques auraient du faire des merveilles. Mais des échecs divers vont frapper les quatre vaisseaux (à chaque fois à cause de la dégradation d'un composant pendant la phase de croisière) et les résultats seront énormément décevants par rapport à l'énergie dépensée.

La quantité des informations collectées par les quatre sondes soviétiques ne représente qu'un tout petit pourcentage des données rassemblées par l'unique sonde américaine Mariner 9. Les soviétiques seront désappointés par les résultats pitoyables de la flottille de 1973 et cette triste conclusion va véritablement dissuader les ingénieurs et les scientifiques d'effectuer d'autres tentatives vers Mars.

Après 1973, les soviétiques laissent donc le champ libre aux Etats-Unis. Et en 1976, lors de la prochaine fenêtre de tir, les sondes Viking seront les seules à s'envoler vers la planète rouge. Les résultats qu'elles collecteront conforteront la place des américains dans l'exploration martienne et l'arrogant succès rencontré par les Etats-Unis à ce moment là à du anéantir pas mal de scientifiques russes.

Mais les soviétiques n'ont décidé d'abandonner l'exploration de Mars pour la prochaine décennie que pour se lancer avec passion dans celle de Vénus. Ils connaîtront avec l'exploration de cette planète le succès qu'ils n'ont jamais obtenu avec Mars. La série de sondes soviétiques Venera 9-16 et les sondes Véga 1-2 figurent en bonne place dans les livres d'histoire.

Après la série noire de 1973, les soviétiques laisseront passer plus de 15 ans avant de renvoyer un nouvel ensemble de sondes vers Mars. Mais la malchance qui n'a cessé de les poursuivre pendant l'exploration spatiale de la planète rouge ne les lâchera pas comme ça. La mission Phobos de 1988 sera tout sauf un succès marquant. 8 ans après, en 1996, les russes lanceront enfin une dernière sonde, Mars 96. Son échec au moment du lancement scellera de façon sanglante l'histoire des sondes spatiales martiennes russes ... 

La surface de Mars vue par la sonde Mars 4

Malgré l'envoi de quatre sondes en 1973, les soviétiques n'amasseront qu'une masse très faible d'informations sur la planète Mars. Ce cliché montre l'une des rares photographies que la sonde Mars 4 a eu le temps de prendre lors de son passage à proximité de Mars. La sonde Mars 4 devait se placer en orbite, mais la manœuvre d'insertion orbitale fut un échec et les scientifiques durent se contenter d'un simple survol. L'image ci-dessus montre un terrain cratérisé situé à35,5° de latitude sud et 14,5° de longitude ouest photographié à une distance de 1800 kilomètres à travers un filtre rouge. Depuis le coin inférieur gauche et en remontant en diagonale vers le haut, on trouve les cratères Lohse, Hartwig et Vogel (Crédit photo : droits réservés).

La surface de Mars vue par la sonde Mars 5

Image de la surface martienne obtenue par le compartiment orbital de Mars 5 à une distance de 1700 kilomètres d'altitude. Le grand cratère en bas à gauche est le cratère d'impact Lampland (36 ° de latitude sud, 79° de longitude ouest). L'orbiteur Mars 5 eu un peu plus de chance que son homologue Mars 4, car il réussit sa mise en orbite. Il acquis un certain nombre d'images de la surface martienne avant de mourir prématurément au bout d'une vingtaine d'orbite, suite à la dépressurisation de l'un de ses compartiments. Certaines photographies prises par Mars 5 sont pourtant intéressantes, comme celles prises au-dessus de la région de Mare Erythraeum, région qui a toujours intrigué les soviétiques. Les photographies montrent en effet une vallée fluviale de 800 km de long, reliant les cratères d'impact Holden et Hale. Dénommé Uzboi, elle reçoit comme affluent Nirgal Vallis, une autre vallée de 600 km de longueur découverte par Mariner 9. Ces vallées étaient tellement semblables à celles d'un réseau hydrologique terrestre que la région devait recevoir la visite du module de descente de Mars 6. Malheureusement le module se posa à 200 km de là et le contact fut perdu juste avant l'atterrissage (Crédit photo : droits réservés).

Les sondes Mars 6 et Mars 7 partageaient une structure commune avec les sondes Mars 2 et Mars 3 lancées deux années plus tôt. La sonde est constituée d'un imposant cylindre central (occupé majoritairement par un réservoir de carburant), flanqué de deux panneaux solaires sur les côtés et d'une antenne grand gain. Le bas de l'engin est occupé par les instruments scientifiques, alors que sur la partie supérieure se trouve le module de descente protégé par un bouclier thermique conique (Crédit photo : Mark Wade).

Tableau récapitulatif des missions vers Mars pour l'année 1973

Numéro

Date de lancement

Nom(s)

Pays

Lanceur et sonde

Résultat

19 21 juillet 1973
(Baïkonour, complexe LC81L)
Mars 4 Drapeau soviétique Proton 8K82K s/n 261-01 / 11S824. Sonde de type M73 (s/n 52S). Echec : la mise en orbite martienne échoue le 10 février 1974 et la sonde passe à 2200 km de Mars. Mars 4 retourne quand même quelques données acquises lors de l'occultation et une douzaine d'images.
20 25 juillet 1973
(Baïkonour, complexe LC81P)
Mars 5 Drapeau soviétique Proton 8K82K s/n 262-01 / 11S824. Sonde de type M73 (s/n 53S). Succès partiel : la mise en orbite a lieu avec succès le 12 février 1974, mais la sonde ne reste opérationnelle que le temps de parcourir une vingtaine d'orbites, à cause d'un problème de dépressurisation. Elle renvoya des données sur l'atmosphère ainsi que des images d'une petite partie de l'hémisphère sud (108 photographies au total).
21 5 août 1973
(Baïkonour, complexe LC81L)
Mars 6 Drapeau soviétique Proton 8K82K s/n 281-01 / 11S824. Sonde de type M73 (s/n 50P). Echec : la sonde arrive sur Mars le 12 mars 1974 et libère le module de descente. Celui ci retourne des données sur l'atmosphère pendant sa descente, puis c'est la perte de communication juste avant l'atterrissage (celui ci devait avoir lieu dans Margaritifer Terra, à 24° S, 25° W). L'analyse des données de télémétrie d'une pompe à vide du spectromètre de masse conduit à une fausse estimation (15 à 30 %) de la teneur en Argon de l'atmosphère martienne (en fait, 1,6 %). La plate-forme porteuse passe à 1600 km de la planète rouge et se place sur orbite solaire, après avoir renvoyé des données radio lors de sa disparition derrière le disque martien.
22 9 août 1973
(Baïkonour, complexe LC81P)
Mars 7 Drapeau soviétique Proton 8K82K s/n 281-02 / 11S824. Sonde de type M73 (s/n 51P). Echec : le module de descente manque la planète Mars de 1300 km le 9 mars 1974 à la suite d'une défaillance. La plate-forme porteuse survole Mars puis rejoint le malheureux atterrisseur sur une orbite solaire.

 

Labrot © 1997-2017. Dernière mise à jour : 14 novembre 1999. Des commentaires, corrections ou remarques ? N'hésitez pas, écrivez moi! précédent Suivant index