Chroniques martiennes

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Chroniques martiennes
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Note : 5 etoiles
Auteur :
Ray Bradbury
Editeur
:
Gallimard (Folio SF)
Parution : 1950 (2002 pour cette édition)
Epaisseur : 318 pages

Chroniques martiennes de Ray Bradbury Ecrites dans les années 1940 et publiées en 1950, les chroniques martiennes décrivent l'arrivée de l'homme sur Mars entre 1999 et 2026(*) : le débarquement houleux des premières expéditions, l'installation des pionniers (les solitaires, puis les laissés pour compte, pauvres et reclus de la société, pour qui Mars apparaît comme un nouveau départ), la gangrène de la colonisation et enfin l'abandon de la planète à sa solitude glacée.

Plus qu'un roman, chroniques martiennes est avant tout une collection de petites histoires, "une série de pensées martiennes, d'apartés shakespeariens, de songeries vagabondes, de visions nocturnes, de rêveries d'avant l'aube". Pour assembler ce recueil, Bradbury a écrit plusieurs petits textes sensés faire la liaison entre les différents récits, ce qui explique le style parfois désarticulé, hétéroclite de l'ensemble. Pour apprécier pleinement la lecture, il est important de garder à l'esprit que chroniques martiennes n'est pas vraiment un roman, mais plutôt une compilation de nouvelles.

Si la première partie du récit peut indubitablement être qualifiée de science-fiction, les autres semblent se rapprocher de plus en plus de nos tristes réalités sociales, pour ne rejoindre l'imaginaire qu'à la fin, dans une nouvelle aux émouvants accents prophétiques.

Chroniques martiennes est un livre riche, tellement riche que les thèmes développés dans plusieurs nouvelles prennent un air de déjà vu, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'ils ont depuis été abondamment repris dans de nombreux films ou romans. Ainsi, la terraformation de Mars, dans une version certes moins rigoureuse que celle de Kim Stanley Robinson, est évoquée par l'intermédiaire du personnage de Benjamin Driscoll, qui s'est donné pour tâche de semer aux quatre vents des graines d'arbres.

Le récit flirte parfois délicieusement avec le fantastique ou l'horreur, comme lors de la construction d'une nouvelle maison Usher (hommage appuyé à Edgar Allan Poe, qui annonce déjà Fahrenheit 451) ou de la décimation de la troisième expédition. D'autres nouvelles iront encore plus loin, en mettant en scène des protagonistes au prise avec le plus affreux des doutes, celui de notre propre réalité (ce thème, cher à Philips K Dick, a été repris dans de plusieurs films comme Dark City, Total Recall ou Matrix).

L'humour est également présent, comme dans cette nouvelle savoureuse, ou un solitaire tente de trouver l'âme soeur par téléphone interposé sur une Mars désertée, et préférera retourner à une solitude finalement reposante, plutôt que d'affronter la cruelle différence existant entre la réalité et les fantasmes de l'imaginaire. D'autres textes, plus classiques, évoquent les affres d'un individu confronté à la quête (futile) du sens de la vie, ou à la perte inconsolable d'un être cher.

Au-delà des différents genres qui donnent au recueil un cachet inimitable, chroniques martiennes est d'abord et avant tout une peinture acerbe de la nature humaine. Depuis le violence d'un mari jaloux, qui conduira à la disparition de la première expédition, jusqu'à l'anéantissement méthodique de la civilisation martienne, l'homme semble condamné, parfois même malgré lui, à une oeuvre de destruction. Bradbury, qui s'interroge ici sur les effets néfastes d'une science et d'une technologie débridée, manifeste clairement une défiance face à l'évolution de la société humaine. A l'opposé de la science hermétique des humains, il défend une science suffisamment ouverte pour que l'art puisse y trouver une place.

Contrairement à de nombreux ouvrages de science-fiction, qui mettent en avant des outils technologiques tous plus puissants les uns que les autres (depuis des écrans souples portables jusqu'à des astronefs de la taille d'une ville), chroniques martiennes apparaît dépouillé, la science ayant tendance à s'effacer devant les êtres (à l'image du superbe film bienvenue à Gattaca). Cette impression est renforcée par la poésie qui se dégage des textes, et ce dès les premières pages. Chroniques martiennes annonce effectivement la couleur en s'ouvrant sur un décollage qui n'a plus rien de technologique : les torrents de feu qui s'écoulent des tuyères d'une fusée, tel un soleil ardent, provoquent un éphémère changement de saison ...

La poésie de Bradbury est très liée aux quatre éléments, aux couleurs, aux textures et aux reflets, et chroniques martiennes est un livre qui se ressent, un peu comme le célèbre "Parfum" de Suskind. L'écriture de Bradbury est très économe, peut-être pour faire écho à son éloge de la simplicité. Mais ce qui frappe le plus, c'est le sentiment de tristesse, de mélancolie et de désolation qui se dégage du récit. Du début jusqu'à la fin, la mort et la solitude n'ont de cesse d'étendre leur voile sinistre sur les mers asséchés et les villes abandonnées d'une planète tombeau ...

Même les martiens semblent parfois plus appartenir au monde des esprits qu'au monde des vivants (ce qui rejoindrait les thèses spirites de Camille Flammarion). Cachés derrière des masques dorés, ces êtres vaporeux et graciles, presque désincarnés, vivant dans des villes à l'étrange beauté, semblent n'avoir rien en commun avec les terriens, qui n'auront de cesse de transporter avec eux, tout au long du récit, que fureur, grondement et chaos.

Chroniques martiennes n'est autre que l'histoire d'une collision entre deux cultures radicalement opposées, et qui conduira inévitablement à l'annihilation totale de l'une d'elles, depuis la traditionnelle destruction physique (que ce soit par des adultes ou des enfants insouciants, qui profanent des tombes en s'amusant) jusqu'à celle, plus symbolique, qui consiste à s'approprier les lieux et les objets en les renommant. Pour Bradbury, cette capacité de destruction, qui trouve parfois sa source dans un mercantilisme éhonté, semble être au coeur de la nature humaine.

"Nous autres, gens de la Terre, avons un talent tout spécial pour abîmer les grandes et belles choses. Si nous n'avons pas installé de snack-bars au milieu du temple égyptien de Karnak, c'est uniquement parce qu'il se trouvait situé à l'écart et n'offrait pas de perspectives assez lucratives".

Les chroniques offrent une lecture jubilatoire, d'une richesse inouïe. Elles montrent, s'il en était encore besoin, que la science-fiction peut aisément se hisser au niveau des plus grandes oeuvres littéraires, et que sa place (encore trop rare) dans les programmes d'enseignement des écoles et universités est tout à fait justifiée ...

(*) Cette critique a été écrite pour l'édition de 1985 (collection présence du futur chez Denoël). Dans certaines éditions plus récentes, les dates sont différentes, ainsi que la traduction, et des nouvelles supplémentaires (comme les ballons de feu ou les grands espaces) ont été ajoutées.

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