Chroniques martiennes

Des sols de l’Antarctique aux déserts de Mars ? 

Mardi 17 octobre 2000
Vallées sèches en Antarctique (Crédit photo : droits réservés)
Il existe sur Terre de nombreuses régions qui rappellent de près ou de loin les déserts froids et arides de Mars, mais c’est l’Antarctique qui détient, avec ses vallées sèches, la palme de la ressemblance. Contrairement à d’autres secteurs de ce continent glacé, ces vallées ne sont ni prisonnières de la glace, ni recouvertes de neige. Leur sol rocailleux est donc à nu. Froides et desséchées, ces vallées comptent parmi les régions les plus inhospitalières de notre planète, ce qui leur confère un aspect martien très séduisant.

Les scientifiques nourrissent de nombreux espoirs sur les vallées sèches. Leur étude ici bas pourrait nous donner beaucoup d’indices sur les mécanismes qui ont été ou sont encore à l’œuvre sur la planète rouge. Un article paru dans le numéro du 28 septembre de la revue Nature, nous en offre un excellent exemple. Une équipe de chimistes appartenant à l’université de Californie (San Diego) et à l’université du Wisconsin (Madison), s’est penchée sur les sols de vallées sèches. Ces derniers comptent parmi les plus vieux sols de la Terre puisque certains sont âgés de plusieurs millions d’années.

Les sols des vallées sèches se caractérisent par une très forte teneur en sels – en particulier en sulfates - dont l’origine était jusqu’à aujourd’hui un sujet de controverse. De nombreuses hypothèses avaient été émises afin d’expliquer la salinité exceptionnelle des vallées sèches : les sulfates pouvaient provenir d’une altération chimique des roches, de dépôts laissés par l’océan lorsque celui-ci recouvrait jadis les terres, de résidus marins transportés par les vents, de réactions hydrothermales, ou encore de l’activité d’organismes vivants.

En mesurant l’abondance des différents isotopes de l’oxygène constitutifs des sulfates, les scientifiques sont arrivés à une conclusion étonnante : la majeure partie des sulfates proviendrait de l’oxydation atmosphérique de sulfures rejetés par des algues marines. Les sels des vallées sèches seraient donc d’origine biologique.

D’autres observations viennent préciser le processus. L’anomalie isotopique de l’oxygène semble moins importante près du littoral qu’à l’intérieur des terres. Au niveau des côtes, la proximité de la mer renforcerait la concentration des sulfates marins par rapport aux sulfates d’origine biologique. Ces derniers pourraient cependant voyager sur de longues distances grâce aux vents, ce qui leur permettraient de se déposer en quantités relativement importantes à l’intérieur du continent.

Les scientifiques ont également remarqué que la concentration des sulfates biogéniques augmentait avec la profondeur. Un comportement intriguant qui s’explique selon eux par la taille des particules salées : celles-ci seraient suffisamment fines pour s’infiltrer dans le sol, alors que les sulfates marins, plus gros, en seraient incapables.

Voilà donc une histoire qui ne manque pas de sel, mais que peut-elle bien nous apprendre sur la planète Mars ? « Une foule de choses », vous répondront en chœur les scientifiques. Comme nous venons de le voir, l’anomalie isotopique de l’oxygène détectée dans les sulfates est une signature certaine de leur origine biologique. Les exobiologistes seront donc tenter de la rechercher aussi sur la planète rouge. Ils bénéficieront alors des enseignements tirés de l’étude des sols des vallées sèches, qui a montré que les sulfates biologiques pouvaient se retrouver très loin de leur source d’origine, et qu’ils pouvaient également s’enfouir profondément sous la surface.

L’article de Nature soulève cependant une question des plus essentielles, et qui a trait aux météorites martiennes. L’étude des isotopes de l’oxygène a non seulement permis aux géologues de distinguer ces fameux cailloux martiens, mais aussi et surtout de les étudier. L’exemple le plus flagrant concerne la célèbre météorite martienne ALH84001, qui a défrayé la chronique en 1996 lorsque la NASA a prétendu avoir trouvé en son sein des reliques de microorganismes extraterrestres.

Les prétendus micro-fossiles de ALH84001 étaient ensevelis dans des globules de carbonates, qui pouvaient s’être déposés soit à basse température, soit à très haute température. Dans le premier cas, les températures avoisinaient les 80°C et étaient encore compatibles avec la vie ; dans le second, elles flirtaient allègrement avec les 600°C, un enfer au sein duquel aucun microorganisme n’aurait pu survivre. On comprend donc l’intérêt de la mesure de la température de dépôt, qui passait elle aussi par l’analyse des anomalies isotopiques de l’oxygène.

Là où l’histoire devient intéressante, c’est que la plupart des météorites martiennes, dont ALH84001, ont été ramassées en Antarctique. Or, une équipe de scientifiques nous apprend que les sols des vallées sèches de l’Antarctique possèdent une anomalie isotopique de l’oxygène élevée, de surcroît très proche de celle des météorites martiennes. On est alors en droit de s’interroger sur cette étrange coïncidence : cette anomalie provient-elle d’une heureuse similitude entre les déserts martiens et les vallées sèches, ou d’une désastreuse contamination des météorites martiennes par la terre salée de l’Antarctique ?

Depuis leur découverte, de nombreuses études se sont appuyées sur les météorites martiennes pour arracher à la planète rouge quelques-uns de ses secrets. Mais pouvons-nous vraiment compter sur ces pierres dont l’origine n’est pas certaine à 100 % ? L’article de Nature nous recommande d’être prudent. Paradoxalement, il faudra sans doute attendre un retour d’échantillons pour savoir avec certitude si les quelques cailloux martiens que nous avons déjà dans nos laboratoires proviennent bel et bien de la planète rouge.

Geoman Cet article a été publié pour la première fois sur le site Geoman.Net.

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