Chroniques martiennes

Face à face avec Mars

Vendredi 22 août 2003
Mars  (Crédit photo : Jean-Christophe BAYART)

Sur la voûte céleste, on ne voit qu'elle. Pareil à un charbon ardent, Mars brille de mille feux et perce la nuit de ses rayons, celle des montagnes aussi bien que celle des villes. Planté debout à côté de son télescope, l'observateur ne peut détacher ses yeux de ce rubis flamboyant, qui éclipse tel un prince arrogant les astres les plus brillants du ciel. Il sait qu'il faut profiter de ce moment, car il est unique depuis le début de la période historique.

Mars est une planète qui se laisse désirer. Sa course autour du soleil ne l'amène que rarement à proximité de la Terre. Ces moments privilégiés, les oppositions, ne se répètent que tous les 26 mois en moyenne. Lors d'une opposition, vue de la Terre la planète rouge est opposée au soleil, et les trois astres sont alignés. En dehors de ces périodes, l'observation de Mars est presque impossible : la planète est tellement petite dans le ciel qu'aucun détail de sa surface n'est perceptible, même dans les instruments de grande diamètre.

La trajectoire que suit Mars autour du soleil étant très excentrique (sa forme est celle d'un ovale plutôt que d'un cercle), les oppositions, qui peuvent se produire à n'importe quel endroit de l'orbite martienne, ne se valent pas toutes. Les plus favorables à l'observation sont les oppositions périhéliques. Comme leur nom l'indique, elles se produisent lorsque Mars passe au périhélie, le point de son orbite le plus proche du soleil. Au cours de ces périodes, la distance Terre - Mars atteint un minimum : 56 millions de kilomètres. Le diamètre apparent de la planète rouge dans le ciel est alors à son maximum (25'"), et l'astre scintille comme un joyau sur l'écrin noir de la voûte céleste. Durant ces oppositions remarquables, Mars est l'un des astres les plus brillants du ciel. Elle surpasse la plus brillante étoile du ciel, Sirius, ainsi que Jupiter. Seule la lune et Vénus parviennent à la dépasser, mais encore faut-il qu'elles soient présentes dans le ciel pour rivaliser avec Mars. Fin août, au moment de l'opposition, Vénus se couchera avec le soleil, et notre satellite sera dans sa phase de nouvelle lune. Mars sera alors la reine du ciel.

Les oppositions périhéliques se reproduisent tous les 15 à 17 ans. Le ballet des planètes autour du soleil étant une chorégraphie d'une très grande complexité, toutes les oppositions périhéliques ne sont pas non plus équivalentes entres elles. Celle de 2003 est unique : depuis plusieurs dizaines de milliers d'années, jamais Mars n'aura été aussi proche de la Terre.

Les experts en mécanique céleste ne sont pas tous d'accord sur la date exacte du dernier passage rapproché de Mars. Pour certains, la dernière opposition capable de rivaliser avec celle de 2003 a eu lieu il y a 73 000 ans. D'autres estiment que l'événement était plus rapproché dans le temps : ils placent la grande opposition à 60 000 ans environ. Qu'importe cependant la date exacte : la dernière fois que Mars a frôlé la Terre d'aussi prêt, ce sont les hommes de Neandertal qui ont profité du spectacle. De quoi donner une petite idée du caractère exceptionnel de l'opposition de 2003 ...

Sur sa plaine herbeuse, l'observateur se décide enfin à quitter la planète rouge des yeux et saisit la raquette de commande reliée à son télescope. Il sélectionne Mars dans la liste des objets observables et confirme son choix en appuyant sur la touche adéquate. Dans un bourdonnement sourd et régulier, le télescope se met en mouvement : sa base tourne insensiblement vers le sud-est, tandis que le tube s'élève avec grâce vers le ciel, avant de s'arrêter quelques instants plus tard, laissant la base continuer seule sa lente rotation. Quelques dizaines de secondes plus tard, cette dernière s'immobilise à son tour. Le silence est redevenu total.

L'astronome amateur approche son oeil du chercheur du télescope, qui confirme rapidement le bon déroulement du pointage automatique. Une étoile rougeâtre se trouve exactement à l'endroit ou les fils du réticule se croisent. Elle va y rester. De manière imperceptible, les moteurs du télescope sont déjà entrés en action pour suivre la planète et compenser le mouvement de la voûte céleste : le télescope est verrouillé sur la planète rouge. Avec lenteur, comme pour faire durer le plus longtemps possible ce moment, l'observateur pose son oeil au-dessus de l'oculaire de son instrument, et son regard plonge d'un coup dans les profondeurs du ciel. Au centre du champ, un disque orange, étonnamment petit, et qui ne montre aucun détail.

L'observateur rejette avec force le sentiment de déception qui l'étreint à la vision de cette bille pâle et monotone. Il sait que Mars est l'un des objets du ciel les plus difficiles à observer, et que même en opposition, son observation demande de la patience et de l'entraînement. La planète rouge ne se dévoile pas au premier coup d'oeil. Le piège classique est de penser que la première vision fugitive de la planète est définitive, et qu'il n'y a rien d'autres à voir que ce disque flou. Rien n'est plus faux. Au travers d'un télescope, l'image d'un astre se construit progressivement. C'est pourquoi l'observateur reste collé à l'oculaire : il attend, concentré sur son objectif, et laisse Mars monter vers lui.

Il y a comme une brillance, une zone plus claire en bas du disque. Dans son télescope, l'image de la planète n'est pas renversée, comme avec d'autres instruments. Oui ... cette tache claire ne peut être que la calotte polaire australe, qui avec l'arrivée de l'été, est en train de se sublimer. L'observateur a à peine le temps de savourer cette vision glacée qu'un autre détail lui saute soudain aux yeux. Le disque n'est pas uniforme, comme il l'avait d'abord semblé. La région située au-dessus de la région polaire semble plus foncée que l'hémisphère nord. Dans le champ de l'oculaire, le spectacle est devenu envoûtant. Et la planète n'a pas encore atteint la distance minimale avec la Terre ...

Si l'opposition proprement dite aura lieu à la fin du mois d'août, il n'y a effectivement pas lieu d'attendre cette date fatidique pour profiter du spectacle. Depuis le mois de juin, Mars est entrée en représentation, et les conditions pour l'observer resteront optimales jusqu'à la fin du mois de septembre. Actuellement, Mars se lève vers 21h40 à l'est, passe au méridien (sa hauteur maximale dans le ciel) aux alentours de 2h40 au sud, et se couche à 07h40 à l'ouest. Ces horaires, qui demandent de veiller un peu, vont progressivement s'assouplir. Mi-septembre : la planète se lèvera dès 20h00 à l'est, culminera au méridien un peu avant 01h00 au sud et se couchera un peu après 05h00.

Pour profiter de cette opposition exceptionnelle, qui ne se produira qu'une fois au cours d'une vie, nul besoin d'être équipé d'un télescope dernier cri. A l'oeil nu, le spectacle est déjà enchanteur, d'autant plus que des observations régulières peuvent permettre d'admirer l'un des phénomènes les plus marquants des oppositions martiennes : la célèbre rétrogradation de Mars. En temps normal, Mars traverse la voûte céleste d'ouest en est, en se frayant un passage au travers de différentes constellations. Mais au alentour des oppositions, Mars stoppe soudain, avant de repartir en marche arrière ! Ce mouvement étonnant a déconcerté de nombreux observateurs qui concevaient le ciel comme un lieu ou les choses devaient tourner rond. Cette année, la planète rouge a amorcé sa marche arrière le 30 juillet, et elle ne reprendra sa direction habituelle vers l'est que le 29 septembre.

L'apothéose de l'opposition de 2003 aura lieu fin août, et englobera trois événements. Le premier sera le passage de Mars au plus près de la Terre, qui aura lieu le 27 août à 11h51 (heure française). Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la distance minimale entre la Terre et Mars ne correspond pas toujours à l'opposition proprement dite. Dans certains cas, les deux événements peuvent être séparés de plusieurs jours. Ainsi, en 2001, l'opposition a eu lieu le 13 juin, mais c'est seulement le 21 juin que la planète rouge a atteint sa plus grande proximité avec la Terre. L'opposition, qui correspond à l'alignement parfait de Mars, de la Terre et du soleil, se produira un jour après, le 28 août à 20H00 (heure française). Enfin, Mars atteindra le périhélie (le point de son orbite le plus rapproché du soleil, et qui définit la nature périhélique de l'opposition) le 30 août à 13H00 (heure française).

Le 27 août à 11h51, la distance entre les deux planètes sera très exactement de 55 758 006 kilomètres (du centre de Mars au centre de la Terre), et le diamètre de la planète atteindra la valeur record de 25,11". Depuis la période moderne, jamais Mars n'aura été aussi près de la Terre. Pour atteindre la planète rouge, un signal radio ne mettra alors que 186 petites secondes ! Ce jour là, des milliers d'astronomes amateurs auront braqué leur instrument vers la planète rouge et sabreront le champagne, tout comme de nombreux observateurs professionnels. Le télescope spatial Hubble lui-même immortalisera cet instant magique, et ses clichés, attendus avec impatience aussi bien par le public que par les professionnels, seront publiés dans les heures qui suivent sur Internet.

Pour retrouver pareille proximité avec la Terre, il faudra patienter jusqu'au 28 août 2287. Le diamètre apparent de Mars sera alors de 25,14", et la planète s'approchera à 55 688 405 kilomètres de notre planète. Certes, ces comparaisons entre les différentes oppositions et leur distance respective tiennent un peu du pinaillage d'experts, à moins qu'elles ne soient le résultat d'une habile campagne commerciale menée par les principaux constructeurs de télescope. Ceux-ci ne cachent d'ailleurs pas le fait que l'opposition martienne a provoqué une belle envolée des ventes de télescopes et de lunettes (à ce sujet, si vous comptez acquérir un instrument, documentez-vous bien avant; et par pitié, n'achetez pas un télescope de supermarché !). Nul doute également que les vendeurs de produits dérivés, tels que les livres (4 en France depuis le début de l'année, sans compter la traduction tant attendue du roman de Ben Bova, retour sur Mars), revues et autres DVD, vont y trouver leur compte.

Malgré cet engouement largement relayé par les médias, les quelques dizaines de milliers de kilomètres gagnés sur les oppositions précédentes n'auront effectivement que peu d'influence, pour un observateur, sur ce qu'il est possible de voir. Ainsi, en 1924, la planète Mars s'était approchée à une distance très légèrement supérieure à celle d'août 2003 (18 933 kilomètres de plus), et les conditions devaient donc être aussi optimales. De plus, la distance n'est pas le seul paramètre à prendre en compte pour juger du caractère favorable d'une opposition, loin de là. Un autre point essentiel concerne la hauteur de Mars dans le ciel.

Cette année, Mars restera assez proche de l'horizon et de ses couches brumeuses, et sa hauteur dans le ciel ne dépassera pas les 30° pour les observateurs habitant le sud de la France, et 25° pour ceux situés au nord. Avec une distance de 69 millions de kilomètres et un diamètre de 20,2", l'opposition de 2005 ne pourra certes pas rivaliser avec celle de 2003, du moins sur le papier. Car dans le ciel, Mars culminera effectivement à 60°, et la planète sera alors située bien au-dessus des couches troubles de l'horizon, qui gâchent tant l'observation. Le spectacle sera certainement tout aussi enchanteur que celui de 2005 ...

Il ne faudrait pas non plus oublier les tempêtes de poussière, qui se déchaînent souvent aux alentours des oppositions, et qui peuvent parfois s'étendre à toute la planète, enfermant celle-ci dans un cocon opaque qui ne laisse plus transpirer le moindre détail de la surface. Pour l'instant, la météorologie martienne ne s'est pas montrée capricieuse, mais nous ne sommes pas à l'abri d'une tempête de poussière planétaire, comme celle qui a fait rage en 2001.

Sur sa prairie, l'observateur est toujours penché sur l'oculaire de son télescope. Deux heures se sont écoulées et la planète Mars a lentement tourné sur elle-même, exposant une nouvelle région de sa surface à l'oeil avide de l'astronome amateur. Recroquevillé sur son petit instrument qui lui dévoile les merveilles du ciel, l'observateur ne peut pas s'empêcher de penser à tous les pionniers qui ont avant lui observé ce qu'il aperçoit aujourd'hui de ses propres yeux. Huygens, qui découvrit le 28 novembre 1659 la plus grande de toutes les taches sombres qui marbrent la surface de Mars, Syrtis Major. Cassini, qui mesura la rotation de la planète en suivant le lent défilement des zones sombres. Herschel, qui identifia correctement les taches blanches qui coiffent les pôles comme étant des calottes de glace. Et Schiaparelli et Lowell, qui ont recouvert la surface de Mars de canaux fantasmatiques, construits par des martiens assoiffés ...

En dépit du fait que les exagérations, qui sont à la base de toute dérive commerciale, ne sont jamais souhaitables, tant elles peuvent être source de désillusion, il serait regrettable de ne pas se laisser griser par l'opposition de 2003. Même si elle n'est unique que dans les détails, elle reste un événement astronomique majeur. Le petit disque orange coiffé de sa tache blanche, qui tremblote dans le champ du télescope au gré des turbulences de l'atmosphère, mérite donc cette année d'être regardé. Car cette petite bille cuivrée pourrait porter en elle l'avenir de l'humanité. Les réponses aux questions les plus fondamentales qui hantent l'esprit de l'homme depuis la nuit des temps se trouvent peut-être là-bas, enfouies sous ses déserts glacés, et son sol poussiéreux et rouillé servira peut-être de fondation à une nouvelle civilisation débarrassée de ses démons. Il y a plus de 50 000 ans, nos ancêtres ont levé les yeux vers cette lueur sanguine, qui semblait vouloir engloutir la voûte céleste dans ses flammes. Par delà l'immensité du temps, Mars est aujourd'hui de retour.

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