Chroniques martiennes

La fin de Genesis, ou le pire cauchemar d'un retour d'échantillon

Vendredi 10 septembre 2004
La capsule Genesis, ou plutôt ce qu'il en reste ...
La scène aurait eu tout à fait sa place dans une grosse production américaine. Une petite capsule spatiale traverse le ciel comme un météore, et file à pleine vitesse vers la surface poussiéreuse d'un désert. Dans les airs, deux hélicoptères pilotés d'une main de maître par des pilotes rompus aux cascades hollywoodiennes attendent tels des aigles d'attraper l’OVNI en plein vol. Mais plus les secondes passent, et plus il devient clair que quelque chose ne se déroule pas comme prévu. Bientôt, c’est une certitude, les deux parachutes de la soucoupe ne se sont pas ouverts, et ne s’ouvriront pas. Tournoyant d'une manière inquiétante sur elle-même, la capsule est désormais incontrôlable. Estomaqués, ces concepteurs ne peuvent que la regarder foncer vers le sol telle une bombe, et éclater comme un fruit trop mur dans une explosion de boue et de particules métalliques. Quelques minutes après, un imposant BlackHawk de l'armée, libellule noire dévolue à la protection de la zone, se pose près du lieu du crash. Blême, l'équipage découvre que leur pire cauchemar vient de se produire. La capsule est affreusement éventrée, ses précieux échantillons irrémédiablement exposés à l'air libre …

La scène que nous venons de décrire n’est pas née dans l’imagination débridée d’un scénariste de blockbuster américain. Ce drame, bien réel, s’est déroulé le 8 septembre 2004, sous les yeux de milliers d'internautes. C'est ainsi que s'est achevé la mission Genesis, première tentative de l'homme pour ramener sur Terre des échantillons extraterrestres prélevés au-delà de l'orbite de la Lune. Jusqu'à présent, nous n'avons jamais rapatrié sur Terre que des roches sélènes, ramassées à la main par des astronautes américains lors des missions Apollo, ou collectés automatiquement par les robots soviétiques des missions Luna.

Le crash de Genesis est un choc pour les ingénieurs, et une catastrophe pour les scientifiques, qui voulaient absolument éviter une contamination de la précieuse cargaison de la sonde par des éléments terrestres. Dans sa soute, Genesis transportait effectivement 10 à 20 microgrammes de particules solaires, capturées à un million et demi de kilomètres de la Terre, et faites prisonnières par des capteurs ultra purs en diamant, saphir, or, germanium, aluminium et silicium. Sous le choc de l’impact, les fragiles plateaux hexagonaux ont volé en éclat, et si certains fragments sont vraisemblablement restés dans le container défoncé, une multitude jonche le site du crash, mélangés au sable et à la boue. Rien ne laissait présager une fin aussi dramatique, la mission s'étant déroulée à la perfection, depuis son lancement jusqu'à la rentrée atmosphérique.

Même si les annonces rassurantes de la NASA pourraient faire croire le contraire, Genesis est un fiasco, un effroyable gâchis. La priorité n°1 de l'agence spatiale américaine était de réduire au maximum les risques de contamination. Ce qui explique pourquoi la capsule devait être attrapée en plein ciel par des hélicoptères munis d'un grappin, un exercice de haute voltige spectaculaire mais à l'efficacité prouvée, puisque c'est de cette manière que les agences gouvernementales récupéraient les photos de leurs satellites espions, à une époque ou la technologie ne permettait pas de faire redescendre les clichés sur Terre par la voie des ondes. Ce qui explique aussi pourquoi les échantillons devaient être analysées dans une salle ultra propre contenant moins de 10 particules par mètre cube d'air, située au Johnson Space Center, là où sont conservées les roches lunaires. Après le crash de la capsule, quel genre d'analyses pourront bien être réalisées sur les tuiles brisées qui sont encore au cœur du container, ou pire sur les miettes qui seront sorties des sables de l'Utah ?

Comme si cela ne suffisait pas, le désastre scientifique en appelle un autre, plus politique. L'image de cette capsule disloquée, ses entrailles métalliques exposées à l'air, dégage une sorte d’angoisse primale. Dans "la variété Andromède", un roman de science-fiction écrit par Michael Crichton, un satellite militaire américain s'écrasait en Arizona, libérant un germe extraterrestre destructeur capable de dévaster l'humanité. Or l’image du crash de Genesis pourrait tout à fait servir de couverture à une nouvelle édition du roman en question, tellement la réalité semble être une réminiscence de la fiction. Et si les particules solaires ne présentent bien sûr absolument aucun risque pour la santé humaine, ce n’est pas le cas pour d’autres échantillons que l’homme pourrait bientôt prélever sur des planètes comme Mars.

Malgré les conditions extrêmes qui règnent à sa surface, Mars n'est peut-être pas totalement stérile. Des microbes pourraient avoir trouvé le moyen de survivre à certains endroits, bravant les températures très basses, les ultraviolets et l'absence d'eau liquide. En 2005, la NASA espérait lancer une mission de retour d’échantillons martiens, et rapporter sur Terre un demi kilo de roches et de poussières. Cette ambitieuse mission a été repoussée à la prochaine décennie, mais si les choses avaient mieux tourné, l’amas de métal qui repose au fond d’un petit cratère dans le désert de l’Utah aurait tout à fait pu revenir non pas du point de Lagrange L1, mais de la planète rouge …

Dans la mission de 2005, les ingénieurs n’avaient pas ménagé leurs efforts pour confiner les pierres et la poussière martiennes, et empêcher ainsi tout contact avec l'atmosphère ou le sol terrestre au moment du retour. Si ces précautions avaient d'abord et avant tout été prises pour éviter une contamination terrestre des échantillons, qui ruinerait définitivement toutes les analyses, aux yeux du public il s’agissait également de prévenir la fuite d'éventuels germes mortels. Le crash de Genesis est donc une publicité dont le programme d’exploration martien, qui tend inéluctablement vers un retour d’échantillon, se serait bien passé …

Pourtant, ce drame met également en lumière le bien fondé de certaines décisions, comme celle de ne pas doter la capsule de la mission de retour d'échantillons martiens d'un système de parachutes. Pour les ingénieurs, tous les mécanismes susceptibles de tomber en panne, comme des parachutes, des rétrofusées ou un système de guidage, deviennent indésirables sur un tel engin, leur défaillance pouvant mettre en péril la mission. A l’origine, la capsule de rentrée aurait été enveloppée d'un matériau déformable, sensé absorber les chocs au moment de l'impact avec la surface terrestre.

A l’époque, ces précautions n'avaient pourtant pas convaincu les personnes ou organisations craignant une contamination de la biosphère terrestre par d'éventuels germes martiens, et la NASA avait alors du se pencher sur d'autres méthodes permettant de récupérer les précieux échantillons. La capsule aurait ainsi pu être mise en orbite terrestre, en attendant sa récupération par la navette spatiale, qui aurait alors été chargée de la ramener dans les laboratoires terrestres ...

Seulement voilà. En février 2003, la navette Columbia s'est désintégrée dans la haute atmosphère lors de sa rentrée, et la capsule de Genesis vient de se transformer en mâchefer à cause de la défaillance de ses deux parachutes. S'il convient d'applaudir la transparence de la NASA, qui a le courage de retransmettre en direct les évènements les plus critiques de ses missions, tout en sachant pertinemment que l'inattendu peut toujours se produire, les échecs restent des échecs, et une capsule qui s'écrase sera toujours un événement déplorable en terme d'image. L'agence spatiale américaine va donc devoir redoubler d'efforts pour convaincre l'opinion publique que les retours d'échantillons, qui vont devenir de plus en plus nombreux au fil des années, pourront s'effectuer sans risques. Quant aux ingénieurs, ils devront tirer les leçons de la perte de Genesis, tant il est vrai qu’une mission de retour d’échantillons ne sert à rien, si ces derniers ne peuvent être délivrés sur Terre dans les conditions voulues.

Le drame de Genesis prouve également une fois de plus que dans le domaine spatial, tout peut arriver, et que ce n'est pas parce que l'on sait faire atterrir et rouler des rovers à la surface de Mars que l'on maîtrise un atterrissage sur notre propre planète ..

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