Chroniques martiennes

Une minute de silence pour Mars Polar Lander


Vendredi 21 janvier 2000 
La sonde Mars Polar Lander (Crédit photo : NASA/JPL)

Après 45 jours de tentatives infructueuses pour rentrer en contact avec Mars Polar Lander, la NASA a jeté l'éponge le lundi 17 janvier 2000 à 17h00, signant ainsi l'acte de décès officiel de l'atterrisseur polaire.

La dernière opportunité pour rétablir les communications avait débuté le 6 janvier dernier. Des instructions avaient alors été envoyées à la sonde pour lui ordonner de basculer dans un mode de sécurité UHF. D'après les ingénieurs, l'horloge interne de l'ordinateur de bord s'était peut être réinitialisée, ce qui aurait provoqué une désynchronisation de l'atterrisseur par rapport à la Terre. En mode de sécurité UHF, la sonde émet des signaux radio pendant 20 minutes, toutes les quatre heures. Ces signaux de détresse devaient être captés par Mars Global Surveyor lors de ses nombreux passages au-dessus du site d'atterrissage. Mais rien n'est venu troubler le silence radio. Depuis le 3 décembre 1999, le jour ou l'on aurait du célébrer son arrivée sur les terrains glacés avoisinant le pôle sud, Mars Polar Lander est resté inexorablement muet.

Pour des raisons techniques mais surtout économiques, les ingénieurs n'avaient pas cru bon d'équiper l'atterrisseur d'une balise radio, qui aurait pourtant permis la transmission de données cruciales au moment de l'atterrissage. Son succès ne faisant aucun doute, un tel dispositif n'avait pas été jugé utile. Personne n'osait alors imaginer qu'un examen post mortem allait être nécessaire.

La NASA se retrouve donc le bec dans l'eau, sans aucune information concrète qui puisse expliquer la disparition brutale de Mars Polar Lander. La caméra haute résolution de Global Surveyor n'ayant pour l'instant trouvé aucune trace de l'atterrisseur lors de sa fastidieuse campagne de recherche, il n'y a pratiquement aucune chance de savoir ce qu'il s'est réellement passé ce 3 décembre 1999 au-dessus des régions polaires australes.

Malgré un bilan négatif, Global Surveyor va cependant continuer son travail de détective pendant encore quelques semaines, alors que deux commissions d'enquêtes ont été mises sur pied. La première, interne au JPL, devra expliquer la disparition de Mars Polar Lander. Ce qui va consister au mieux à dresser une liste de toutes les causes possibles, sans pouvoir en montrer une du doigt. Les résultats de cette commission seront utilisés par une deuxième commission aux objectifs plus larges, la MPIAT (Mars Program Independent Assessment Team). Cette équipe de 17 personnes va examiner les derniers succès et échecs de la NASA pour en tirer les leçons adéquates et proposer des réformes à apporter au programme d'exploration martien. Son rapport, qui devra être remis à l'administrateur de la NASA, Daniel Goldin, au plus tard le 15 mars, est attendu avec impatience. Non seulement du côté américain, mais aussi du côté de l'ESA (dont la mission Mars Express devrait partir vers la planète rouge en 2003) et du CNES, qui doit collaborer avec l'agence spatiale américaine lors de l'ambitieuse mission de retour d'échantillons.

Reste que la NASA est dans le noir le plus complet, et que la perte consécutive de Mars Climate Orbiter, de Mars Polar Lander et des deux pénétrateurs Deep Space 2 prend l'allure d'un véritable séisme. Difficile, avec des échecs pareils, de convaincre le congrès américain du bien fondé de l'exploration martienne. Même si la cause de la perte de Mars Polar Lander est inconnue, l'impossibilité de l'expliquer trouve son origine dans une économie de bout de chandelle. Comment a-t-on pu concevoir une mission ou la phase la plus critique, c'est à dire l'atterrissage, se déroule en aveugle ? Un émetteur radio, même simplifié, aurait permis de rester en contact permanent avec l'engin pendant son plongeon vers la surface martienne. Il devait être possible d'en monter un pour moins d'un million de dollars. Mais certaines personnes, dont la principale occupation consiste à amputer des missions spatiales pour réaliser des économies dérisoires, ont considéré que c'était un million de trop.

Ce même souci d'économie est également à la base de la disparition de Mars Climate Orbiter le 23 septembre 1999, lors de sa manœuvre d'insertion orbitale. Mal dirigées, sous dimensionnées et croulant sous le travail, les équipes responsables de Mars Climate Orbiter ont laissé passer une erreur impardonnable. L'orbiteur, qui aurait du être le premier satellite météorologique martien, doit sa perte à une simple erreur d'unité, des livres que l'on a confondu avec des newtons.

Le journaliste Albert Ducrocq, dans sa chronique hebdomadaire publiée dans le journal Air & Cosmos, a très bien résumé le problème. Dans le domaine spatial, le bon marché peut coûter très cher. Et si le concept better, faster, cheaper (mieux, meilleur et moins cher) de Goldin possède un bon fond, le revers que la NASA a essuyé prouve qu'il ne faut pas tomber dans les extrêmes. Cheaper oui, mais pas trop.

C'est aujourd'hui ce concept, dont le succès semblait pourtant être acquis depuis Pathfinder, qui est remis en question. Et avec lui l'ensemble du programme d'exploration martien américain. L'atterrisseur de la mission Mars Surveyor 2001 n'atteindra peut être jamais les terrains d'Isidis Planitia que l'on lui destinait. Aucune astromobile ne gambadera peut être sur la surface rouillée martienne en quête d'échantillons. Et il est possible qu'aucun orbiteur français ne décolle à bord d'une Ariane 5 en 2005. Bien sur, toutes ces missions peuvent uniquement être retardées de quelques années. Mais le risque d'avoir perdu Mars n'est pas nul.

Pour tenir son planning et réussir à envoyer tous les deux ans des sondes vers la planète Mars, certains dirigeants de la NASA ont accepté l'inacceptable. Je ne sais pas comment cette agence a pu lancer une sonde avec laquelle il n'était pas possible de rester en contact pendant l'atterrissage. Je ne sais pas ou se trouve Mars Polar Lander, ni dans quel état.

Mais ce dont je suis sûr, c'est que Mars en rigole encore.

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