Chroniques martiennes

L'envol de Beagle 2

Vendredi 19 décembre 2003
La séparation de Beagle 2 (Crédit photo : ESA)
Ce matin, à 9:31 très exactement, la sonde Beagle 2 a définitivement quitté son vaisseau porteur pour plonger vers la surface rouillée de la planète rouge.

Depuis son lancement le 2 juin 2003, l'atterrisseur Beagle 2 a voyagé tel un passager clandestin sur le dos de l'orbiteur Mars Express, s'en remettant totalement à lui pour parcourir les 400 millions de kilomètres qui séparaient la Terre de Mars. La sonde Mars Express, qui est destinée à se placer en orbite autour de la planète rouge, ne pouvaient cependant pas accompagner jusqu'au bout son petit compagnon. Pour accomplir sa mission, Beagle 2 devait finir par prendre son envol et faire face à son destin ...

Cet événement très critique pour la réussite des deux missions a eu lieu le vendredi 19 décembre, alors que la planète Mars n'était plus qu'à 1,4 millions de kilomètres de distance. A 9:31 très précise, des boulons pyrotechniques ont été mis à feu pour libérer un ressort qui a doucement éloigné Beagle 2 de Mars Express, avec une vitesse relative de 0,3 mètre par seconde. Le petit atterrisseur avait auparavant été mis en rotation (à raison de 14 tours par minute) par le mécanisme responsable de l'éjection (SUEM, Spin Up and Eject Mechanism). Ce mouvement tournant, identique à celui d'une toupie, permettra à Beagle 2 de rester stable le long de la trajectoire balistique qui le conduit désormais droit vers la surface martienne.

Lorsque le découplage mécanique a eu lieu, toutes les communications ont cessé instantanément entre Beagle 2 et la sonde Mars Express. Cette dernière ne rétablira le contact avec son atterrisseur qu'à partir du mois de janvier, bien après l'atterrissage proprement dit (les premières données seront effectivement relayées à la Terre par la sonde américaine Mars Odyssey, qui sera la première à survoler le site d'atterrissage de Beagle 2).

D'un point de vue technologique, la séparation de Beagle 2 représentait déjà un véritable challenge. Pourtant, un élément supplémentaire était venu compliquer la tâche des navigateurs du centre de contrôle de l'ESA situé à Darmstadt en Allemagne. Durant la séquence d'éjection, ces derniers étaient effectivement ... aveugles ! Pour larguer Beagle 2 dans la bonne direction, Mars Express a effectivement du tourner sur elle-même, ce qui a eu pour conséquence de dépointer l'antenne grand gain. Comme cette antenne doit être dirigée vers la Terre pour que la transmission des données puisse avoir lieu, les communications ont été interrompues pendant environ deux heures. Fort heureusement, la NASA a offert son aide, en mettant à la disposition de l'ESA l'immense parabole de 70 mètres de diamètre de la station d'écoute de Canberra en Australie. Les navigateurs ont pu ainsi analyser les signaux inaudibles émis par l'antenne à faible gain pour en extraire les informations (infimes changement de vitesse et de position de Mars Express) attestant de la séparation de Beagle 2. La confirmation du bon déroulement de l'éjection a cependant nécessité la reprise des communications avec Mars Express, événement qui a eu lieu à 11:31.

Les premières indications de la réussite de la manoeuvre ont été reçues à 11:42, sous la forme de données indiquant sans ambiguïté possible la déconnection électrique entre Beagle 2 et Mars Express. Ce résultat encourageant a été validé 30 minutes plus tard par la confirmation de la séparation mécanique des deux vaisseaux. Si ces informations télémétriques ont été accueillies avec un grand soulagement par les ingénieurs de l'ESA, les données les plus attendues étaient cependant les images enregistrées par la petite caméra de surveillance noir et blanc (VMC, Video Monitoring Camera) montée sur Mars Express. Cette dernière, qui avait auparavant été mise à contribution pour vérifier le bon déploiement des panneaux solaires juste après le lancement, était aux premières loges et a pu suivre seconde par seconde le déroulement des opérations.

La première image du départ de Beagle 2 (visible ici) a été prise à 09:33, alors que le petit atterrisseur était seulement à 20 mètres de distance de Mars Express. Le cliché, malgré son austérité apparente, n'en est pas moins exceptionnel. Le petit atterrisseur, qui s'apprête à sortir du champ de la caméra, est parfaitement visible sous la forme d'un disque brillant, et l'on peut presque deviner sa lente rotation alors qu'il s'enfonce dans l'obscurité épaisse de l'espace.

Si la réussite du largage dépendait fortement du bon fonctionnement du mécanisme d'éjection, la trajectoire suivie par Mars Express au moment de l'éjection de son atterrisseur était tout aussi essentielle. Selon l'ESA, la visée du site d'atterrissage de Beagle 2 a été réalisée avec succès le 16 décembre 2003, même si la précision du pointage ne sera connue qu'après l'atterrissage proprement dit. Pour lancer Beagle 2 vers sa cible, une ellipse de 200 kilomètres de longueur et de 50 kilomètres de largueur située dans le vaste bassin d'Isidis Planitia, Mars Express a du se placer sur une trajectoire de collision avec Mars, une manoeuvre audacieuse, voire suicidaire, pour un orbiteur. Pour se désengager de cette trajectoire mortelle et éviter une collision fatale avec Mars, la sonde européenne allumera demain ses moteurs. Une fois le danger d'un crash écarté, il lui faudra encore se placer correctement en orbite autour de la planète rouge.

Quant à Beagle 2, tel un enfant affrontant un danger les yeux fermés, il fonce désormais vers Mars dans un sommeil profond. La presque totalité de ses systèmes de bord ont été mis en veille, et le petit atterrisseur ne se réveillera que quelques heures avant la séquence d'atterrissage, qui aura lieu le 25 décembre à 03:54, dans la nuit du réveillon de noël. Désormais entièrement livré à lui-même, Beagle 2 a rendez-vous avec l'Histoire.

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