Les canaux de Mars

Lorsque la Terre occupait le centre du système solaire (et du monde, par la même occasion !), on ne se posait pas la question de savoir si d'autres planètes pouvaient héberger la vie. Ceux qui y songeait pouvaient se retrouver sur un bûcher. C'est seulement après le passage de Copernic que les esprits allaient pouvoir librement débattre de cette éternelle question.

Si la Terre est une planète comme les autres, alors les autres planètes qui l'accompagnent dans sa ronde autour du soleil pourraient aussi parfaitement servir de refuges à des organismes vivants, éventuellement doués de conscience. A partir du XVIIe siècle, l'existence d'autres mondes habités (dans le système solaire ou dans l'univers) est communément admise par beaucoup d'astronomes. A la fin du XIXe siècle, avec la découverte des canaux martiens, Mars va rapidement devenir l'astre favori des observateurs en quête d'entités célestes.

Fontenelle, dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes, affirme pourtant que Mars n'a rien de curieux et qu'elle ne vaut pas le détour. Kant, dans son Histoire générale de la nature (1755) néglige Mars au profit de Jupiter. Plus audacieux, Swedenborg n'hésitera pas à décrire Mars comme une planète habitée par des Esprits et des Anges, dont il donnera d'ailleurs une description cocasse. La pluralité de la vie dans l'univers est aussi discutée par Jean-dominique Cassini, William Herschel et Christian Huygens (Cosmotheoros, 1698).

Mars passe réellement au premier plan avec Camille Flammarion (1842 - 1925) grâce à deux ouvrages, La pluralité des mondes habités (1862, le jeune Flammarion avait seulement 19 ans !) et La planète Mars et ses conditions d'habitabilité (1892 pour le premier tome, 1909 pour le second). Dans le premier ouvrage, Mars n'occupe que quelques pages, contre plus de 600 pour le second. Dans l'intervalle qui sépare ces deux œuvres majeures, Mars va effectivement changer profondément d'aspect.

En 1858, le père jésuite Angelo Secchi (1818 - 1878) commence à relever (en utilisant la lunette de l'observatoire du Vatican) les variations d'aspects de la surface martienne. Le 7 mai 1858, il décrit une large tache triangulaire très sombre, qui tire sur le bleu. A cette époque, cette région - qui n'est autre que Syrtis Major - était connue sous le nom de Hourglass Sea (la mer du sablier). Pourtant, le père Secchi va la baptiser canal de l'atlantique, car elle "semble jouer le rôle de l'atlantique, qui, sur Terre, sépare l'ancien continent du nouveau". Sans le savoir, Secchi vient d'utiliser pour la première fois un terme (canali) qui va déchaîner bien des passions. Syrtis Major n'est pas le seul canal qu'il observe à la surface de Mars, et il décrit également d'autres bandes noires qui strient le globe martien. Quelques années plus tard, en 1864, l'anglais Dawes note à son tour que la plupart des mers (étendues sombres) se terminent par des longs bras noirâtres qui se lancent à l'assaut des continents (étendues claires).

Le nom que l'on associe le plus souvent à Mars est celui de Giovanni Virgino Schiaparelli (1835 - 1910), l'une des grandes figures de l'astronomie italienne du XIXe siècle. C'était, entre autre, le directeur de l'observatoire de Milan.

Schiaparelli étudie Mars en profitant de la grande opposition de 1877 (Mars était alors à 64 millions de km de la Terre) avec un réfracteur de 22 cm d'ouverture, un appareil de grande qualité. Il voit de longues lignes noires (les mêmes que celles du père Secchi) qui traversent des continents (des régions brillantes qu'il nomme terra) en allant d'une mer à l'autre (des régions sombres qu'il baptise mare). Il organisera en réseaux ces bandes noires, découvrira leur dédoublement en 1879 (on parlera de gémination) et les décrira sous le terme de canali (reprenant ainsi le terme employé par Secchi en 1858). A l'origine, canali signifie "bras de mer" en italien, mais le terme sera ensuite improprement traduit par canaux. Les lignes sombres qui zèbrent la surface de Mars viennent tout à coup de se parer d'une aura artificielle. Ironie de l'histoire, en 1854 Schiaparelli était sorti de l'Université de Turin avec en poche un diplôme d'ingénieur hydraulicien !

Si la découverte des canaux martiens constitue une petite révolution, elle ne fait cependant pas l'unanimité, et certains astronomes ont le courage de s'opposer aux travaux de Schiaparelli. En 1877, depuis Madère (une île située au large de la cote ouest du Maroc), l'astronome anglais Nathaniel Everett Green réalise sa propre carte de Mars. Cette dernière, très moderne (elle ressemble à s'y méprendre aux cartes que les astronomes amateurs dessinent aujourd'hui après des heures d'observations!), ne montre aucun canal. Malgré l'insistance de Schiaparelli à affirmer l'existence des canaux martiens ("ceux-ci sont aussi réels que les rivières sur Terre" écrira-t-il à Nathaniel Green), l'astronome anglais campe sur ses positions. Pour lui, les canalistes dessinent des choses qu'ils ne voient pas. Ces derniers répliquent en clamant que ceux qui doutent de la réalité des canaux sont simplement de piteux observateurs !

Schiaparelli publie en 1888 sa grande carte des canaux. Lors de l'opposition de 1892, on découvre que ces derniers traversent impunément les océans ! Pour William Pickering (1858 - 1938), c'est un paradoxe inacceptable. Pour lui régler son compte, il remplace alors les océans par des forêts. Certainement influencé par les hypothèses avancées des années auparavant par Fontana, Herschel et Cassini (pour qui Mars pouvait être, comme la Terre, une planète habitée), Pickering ouvre la porte à une foule de théories sur la vie martienne. Ces théories auront beaucoup d'influence sur Camille Flammarion et bien sûr, Percival Lowell (1855 - 1916).

Percival Lowell est un millionnaire passionné et excentrique. Electrifié par les observations de Schiaparelli, ce diplomate décide d'abandonner une carrière prometteuse pour se consacrer exclusivement à l'étude de la planète rouge. Il fonde en 1894 l'observatoire de Flagstaff dans l'Arizona, avec sa fortune personnelle. En 1900, il a référencé plus de 400 canaux. Pour lui, il n'y a aucun doute. Ces canaux sont bien trop rectilignes pour ne pas être artificiels. Ce sont en fait les composants d'un vaste système d'irrigation mis en place par les Martiens à la surface de Mars, pour lutter contre une sécheresse grandissante ! Lowell décrit les ouvrages martiens avec un luxe de détails, et imagine qu'une bande de végétation d'une trentaine de kilomètres borde le canal sur toute sa longueur. Selon lui, les taches que l'on peut observer à l'intersection des canaux ne sont pas autre chose que des lacs et des oasis. Doté d'une imagination débridée, Lowell a également une hypothèse toute trouvée pour expliquer la gémination de certains canaux : en cas d'obstruction de l'un des canaux, les martiens peuvent se rabattre sur le deuxième et continuer à acheminer l'eau vers les régions ou elle fait défaut.

La théorie de Lowell devient très populaire. L'homme est un habile conférencier, et un publiciste doué. Ainsi, en 1898, on assiste à la parution de La Guerre des mondes, un des chefs d'œuvres de Herbert George Wells (1866 - 1946). Dans ce roman fortement inspiré des travaux de Lowell, les martiens abandonnent une planète mourante pour partir à la conquête de la Terre. On se souvient aussi de la fameuse adaptation radiophonique d'Orson Welles qui sema la panique sur la côte Est des Etats-Unis le 30 octobre 1938. Sur les six millions d'auditeurs qui écoutèrent cette émission, un million crut vraiment qu'il s'agissait d'une invasion martienne et cherchèrent à fuir !

Pourtant, dès le début du siècle, plusieurs astronomes nient l'existence des canaux. Malgré l'utilisation de lunettes plus puissantes que celles qui équipent l'observatoire de Flagstaff, des observateurs doués comme Barnard aux Etats-Unis ou Millochau en France sont incapables de distinguer le moindre canal, même en écarquillant les yeux.

Pour beaucoup, le seul moyen de trancher est de saisir sur le vif ces fameux canaux en ayant recourt à la photographie. En 1905, une première série de photographies est obtenue depuis l'observatoire de Lowell. Le 28 mai, le New York Times révèle que les clichés montrent des canaux, qui ont donc été photographiés avec succès pour la première fois. Earl C. Slipher, qui prendra la succession de Lowell à Flagstaff, obtient de nouveaux clichés en 1907 depuis le Chili. Malgré les commentaires euphoriques de Lowell et de Slipher, les clichés sont décevants. Certes, sur certains d'entre eux, on aperçoit un certain nombre de traînées sombres avec des bords dégradés, à l'emplacement des principaux canaux. Mais leur apparence est floue et diffuse, et ces traits ne ressemblent pas aux lignes noires, nettes et géométriques des cartes dressées à partir d'observations visuelles. Ce qui n'empêche pas le Wall Street Journal de présenter ces clichés comme l'un des évènements majeurs de l'année 1907. Selon le célèbre journal, les clichés de Slipher sont effectivement une confirmation éclatante qu'une vie consciente et intelligente existe sur la planète Mars !

Earl Slipher continuera ses travaux photographies jusque dans les années 1960 et accumulera 126000 clichés de la planète Mars. Jusqu'à la fin de sa vie, Slipher n'admettra jamais le caractère illusoire des canaux. Pourtant, aucune des photographies obtenues ne réglera définitivement la controverse des canaux, et ces derniers continueront à déchaîner les passions pendant de nombreuses années.

En 1909, à l'aide de la lunette de 81 cm de l'observatoire de Meudon, Eugène Antoniadi découvre la nature illusoire des canaux, en notant toutefois qu'ils reposent sur une base réelle. Une quantité relativement importante de taches, de points, de zones déchiquetées du sol martien s'alignent effectivement pour former un canevas de lignes sombres. Cependant, ces alignements, toujours grossiers, n'ont pas cet aspect idéal des cartes martiennes. Barnard confirme ces résultats à l'aide de la lunette de 1 mètre de Yerkes, de même que George Ellery Hale avec le télescope de 1,52 mètres du mont Wilson (1909). Enfin, les observations réalisées en 1941 au Pic du Midi (par Bernard Lyot et Jean Focas) enfoncent un peu plus le clou.

Les causes de la grande illusion des canaux sont multiples. Avec des instruments trop petits, l'astronome utilise souvent des grossissements qui excède de beaucoup le grossissement théorique, d'ou une perte considérable de luminosité qui entraîne une fatigue de l'œil. Des alignements fortuits de petites taches se transforment soudain en lignes géométriques. Avec des instruments plus conséquents, c'est la turbulence de l'atmosphère qui explique l'illusion. Des alignements grossiers de petites taches sont entrevus par instants comme une seule ligne bien droite. L'observateur interprète ensuite ces visions en les idéalisant.

Dès 1894, l'astronome anglais Edward Walter Maunder, l'un des plus fervents opposants aux théories de Lowell, avait déjà démontré par l'expérience qu'à partir d'une certaine distance, des points et des segments discontinus finissent par apparaître comme une ligne continue. Pour cette expérience, Maunder avait mis à contribution les quelques 200 élèves de sa classe. Après avoir placardé sur un tableau un dessin de Mars (réalisé d'après ses propres observations, en ne comportant donc aucun canal), Maunder avait demandé à ses étudiants de le recopier. Lorsque les élèves ont rendu leur copie, Maunder s'est aperçu que le résultat variait avec la position des dessinateurs. Les croquis exécutés par les élèves assis aux premiers rangs étaient conformes à l'original. Par contre, sur les esquisses provenant du fond de la classe, de fines lignes ressemblant aux canaux martiens commençaient à apparaître ! Lowell, énervé par cette expérience (publiée par Maunder dans un livre intitulé les planètes sont-elles habitées ?), répliqua qu'un individu observant une ligne télégraphique depuis des endroits plus ou moins éloignés verra toujours cette dernière sous la forme d'une ligne droite !

Dans l'illusion des canaux martiens, la mauvaise qualité des instruments employés a également joué un rôle. L'aspect psychologique ne doit pas non plus être négligé, les êtres humains ayant la fâcheuse tendance à ne voir que ce qui les arrangent. Certains observateurs tenaient tellement fermement à l'existence des canaux martiens qu'ils n'ont jamais admis leur nature fantaisiste, malgré une masse de preuve de plus en plus accablante ...

En 1965, la sonde Mariner 4 survole Mars et prouve de manière définitive que les canaux n'existent pas. En quelques minutes et avec l'aide de quelques clichés, elle va détruire un siècle de fantasme. Malgré cela, les cartes qui serviront à préparer les missions suivantes (comme celle de Mariner 9 en 1971) montrent encore un très grand nombre de canaux. Ironie de l'histoire, la planète rouge possède bien une structure gigantesque et unique, qui évoque un canal géant et qui apparaît d'ailleurs sur les cartes de Schiaparelli sous le nom d'Agathodaemon : le canyon de Valles Marineris !

Malgré les décevantes révélations de Mariner 4, le mythe des petits hommes verts à la vie dure et un rêve chasse l'autre. Après la deuxième guerre mondiale, le phénomène des OVNI explosa. Pour beaucoup, ces objets volants non identifiés étaient à mettre en rapport avec Mars. Plus tard, au cours de la phase d'exploration de la planète, des nombreux chercheurs de renom espéraient encore trouver des formes de vie évoluées sur Mars. Pour certains, les changements saisonniers de la couleur du sol martien pouvaient s'expliquer par l'apparition et la disparition de végétaux, mousses ou lichens. Pour d'autres, Mars connaissait une vie, mais sous la forme de micro-organismes identiques aux bactéries terrestres.

C'est encore une sonde spatiale qui va anéantir ces nouveaux espoirs. En 1976, les atterrisseurs de la mission Viking se posent sur le sol de la planète rouge. Le verdict est sans appel : Mars n'est qu'un vaste désert stérile. Pour les hommes habitués à rêver, la réalité a parfois un goût amer ...

Angelo Secchi

Le père Angelo Secchi (Crédit photo : droits réservés).

Les canaux de Schiaparelli

Carte des canaux martiens, dessinée par Giovanni Schiaparelli en 1877 (Crédit photo : Cosmos de Carl Sagan). Voir aussi la carte de 1888.

Percival Lowell

Percival Lowell (1855-1916) (Crédit photo : droits réservés).

Percival Lowell

Percival Lowell en pleine observation (Crédit photo : droits réservés).

Dessin de Percival Lowell

Un dessin original de Percival Lowell, tiré de son ouvrage "Mars" paru en 1895 (Crédit photo : Percival Lowell, Mars).

Les canaux de Lowell

Pour Percival Lowell, le globe martien est recouvert par une myriade de canaux qui forment comme une toile d'araignée géométrique. L'astronome en dénombrera plusieurs centaines (Crédit photo : Percival Lowell, Mars as the Abode of Life, 1908).

Canaux martiens

Une vision romantique des canaux martiens. Au premier plan, on aperçoit les glaces polaires, d'où les canaux tirent leur source (Crédit photo : Chesley Bonestell).

L'illusion des canaux martiens

Cette comparaison de deux dessins de la région d'Elysium permet de comprendre l'illusion des canaux martiens. En haut, un dessin de Schiaparelli effectué d'après des observations réalisées entre 1877 et 1890. En bas, un croquis d'Eugène Antoniadi synthétisant des observations de 1909, 1911, 1924 et 1926. Les belles lignes rectilignes observées par Schiaparelli (puis par d'autres astronomes, dont Percival Lowell) étaient en fait des alignements de taches plus ou moins régulières (Crédit photo : Eugène Antoniadi, la planète Mars).

 

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